L’inhabituelle douceur de ce mois de novembre accompagnait les hommes jusque tard dans la soirée, et leur donnait à se réjouir de vivre des heures qui n’avaient rien à envier aux plus belles nuits d’été, quand le soleil finit sa course au-delà des immeubles, des toits des maisons, les cimes des arbres, les hauteurs des falaises. La terre vibrait jusque tard de la lumière du soleil accumulée dans la journée, et la brise même dans la soirée soufflait un air généreux, suave et chaud. De ces nuits où tous les éléments de la terre s’accordent pour que chacun sente qu’il vit un moment unique, de ces nuits dont l’expérience nous fait remettre à plus tard l’heure de quitter la compagnie d’un ami.
L’entraînement de football était terminé. Les trois garçons avaient marqué par un débordement sur l’aile, suivi d’un une-deux impérial dans la surface de réparation, et ils marchaient tranquillement ensemble dans la rue. Bouna, Zyed et Samson riaient et mâchaient la barre de chocolat glissée dans leur sac de sport par leurs parents. Un survêtement ample passé par-dessus leur short de football, une veste sportive passée par-dessus le t-shirt de l’équipe, et ils étaient sortis du vestiaire avec dans leur sac, ballon, chaussures à crampon et protèges-tibia. Ils se passent l’un à l’autre une bouteille d’eau d’un litre et demi. Bouna descend du trottoir pour faire mine de dribbler un ballon, réalisant une parfaite reprise de volée, il envoie la balle imaginaire pour une reprise de la tête de Samson. En pleine lucarne.
Zyed raconte une histoire qui s’est passée au collège entre deux filles. L’une avait trouvé son manteau tâché d’encre en revenant de récréation. Elle s’en est prise à sa voisine, qu’elle ne supporte pas. Elle l’a insulté de tous les noms. L’autre a répliqué que ce n’est pas elle, et elle s’est mise à pleurer. La prof de mathématiques s’est interposée et elle a mis deux heures de colle à chacune.
Dans les jardins maraîchers où les garçons allaient parfois piquer des poires, un chien aboyait. Son maître lui hurlait de se taire. L’heure du dîner était passée depuis longtemps dans les pavillons à l’écart d la route, et les fenêtres tremblaient dans la lumière bleutée des écrans de télévision. Dans un jardinet, deux petits gamins tournaient en rond sur leurs vélos, en zigzaguant entre les plates-bandes de tulipes fanées. Au coin d’une rue un arbre à papillon répandait le parfum de ses fleurs tardives. 

Samson déclara qu’il deviendrait footballeur plus tard. Dans deux ans, il ira dans l’équipe des jeunes du Red Star. Zyed et Bouna le charriaient tranquillement en lui rappelant qu’il devrait déjà savoir situer l’Italie et l’Angleterre sur une carte avant de signer son contrat, sil ne voulait pas finir dans un club suisse ou coréen. Bouna dit que lui serait un grand joueur, on viendra le chercher, et Samson ne loupa pas l’occasion de lui concéder que ça lui donnerait peut-être l’occasion de changer de copine, vu que la sienne, beh elle est loin de ressembler à la femme de Karembeu. Zyed coupa leur échange de vannes sans conséquences en leur proposant que le premier arrivé devant la porte de chez lui, ait l’honneur de commencer à jouer sur la psp. Et il se mit à courir. Les deux autres suivaient en lui criant qu’il avait l’air d’un chinois d’une école shaolin avec son sac plus gros que lui, dont la sangle était tirée sur son front comme celle d’un porteur d’eau. Tous les trois couraient dans le soleil couchant. La douceur du soir les accompagnait comme dans un rêve. Le soleil, aussi, poursuivait sa course sur l’horizon, mais il s’attardait lentement sur le décor alentour, les immeubles, les toits, les arbres retenaient l’astre qui étendait leurs ombres. La lumière paraissait croître à mesure que l’heure passait, tandis qu’elle trouvait des espaces (des fenêtres) où se refléter, des obstacles (des arbres) qui découpaient ses rayons.
A bout de souffle, les trois garçons stoppèrent leur course devant un champ dégarni de ses blés et couvert de paille. Ils discutèrent un moment pour savoir lequel des trois ferait les exercices de mathématiques des trois autres. Chacun souriait malicieusement, à l’idée qu’un seul se propose pour faire le travail des deux autres. Mais, comme aucun des trois ne voulait lâcher le morceau, ils décidèrent en leur for intérieur, sans en faire part, qu’ils se feraient violence pour faire au moins la moitié des exercices donnés pour demain par la prof, sur le théorème de Pythagore.
Ils n’étaient plus qu’à cinq minutes de chez eux, en coupant par le petit bois. Ils se chamaillaient pour savoir si un de leur camarade surnommé Kribou parce qu’il était bruyant, qu’il écrivait mal et qu’il s’appelait en vrai Karim, disait vrai ou faux quand il prétendait avoir vu des monstres sans poils, vêtus de combinaisons jaunes, portant onze doigts à chaque main et quatre oreilles derrière la tête, qui coupaient du bois dans la friche qu’ils allaient traverser.
Une voiture surgit sous la haie d’arbres en lisière du bois. A grande vitesse, bleue, blanche et rouge, le véhicule fonçait en soulevant la poussière du chemin de terre. Au passage des trois jeunes garçons, la voiture ralentit et elle s’arrêta un peu plus loin en travers de la route.
Deux flics sortent en claquant les portières et ils se dirigent sur les trois garçons sans rien dire. Bouna, Zyed et Samson marchent d’un pas plus rapide, en tournant le dos à la police. Leur corps tout entier est traversé de soubresauts à mesure qu’ils avancent dans cette dernière ligne droite pour rentrer chez eux. Les deux flics hurlent: “Hep! Vous là-bas!”. Zyed dit: “Si les flics nous embarquent, mon père me tue.” Tous les trois s’arrêtent net. Ils se retournent pour confronter les deux flics qui ne sont plus qu’à dix mètres. Ils se regardent. Un des flics lève la main, la paume face aux garçons, les doigts tendus. Il fait signe à quelqu’un derrière eux. Ils échangent des regards et ils se tournent pour jeter un œil dans leur dos. Une autre voiture est arrêtée, bloquant le passage à travers le bois. Les deux phares jaunes les aveuglent. Ils laissent tomber leur sac, un à un. Et ils sautent dans le champ, par-dessus le fossé de balise. Les flics remontent précipitamment dans leur voiture. L’autre voiture, une voiture banalisée, tous feux allumés, démarre en trombe. Sans direction, les voitures tournent pourtant autour des jeunes comme des bourdons. Les trois jeunes endurent côte à côte cette fuite dans les mottes de terre, sans but. A une bonne centaine de mètres, une petite de maison entourée d’un muret. Pour ces jeunes diminués par la nuit tombante, le vacarme oppressant des sirènes, c’est un refuge. Ils s’écartent du chemin de leur foyer pour en prendre la tangente dans cette chasse à l’homme, qui comme toute chasse est mise en scène afin d’éreinter la proie en l’obligeant à suivre une course circulaire et désespérée. Ils s’approchent du transformateur électrique. Plus que quelques dizaines de mètres, et ils sauteront par-dessus le muret. Une voiture de police (il y en a maintenant trois) vrombit sur la route de maintenance edf, en direction des trois fugitifs. Bouna et Zyed passent le mur en premier, tandis que Samson leur fait la courte échelle. En haut ils tendent la main à leur copain. Et en trois mouvements, les voilà de l’autre côté.
Bouna, blême, dit “les enculés”. Samson, remue ses lèvres qui émettent d’un seul son “Le corps en-delà mec!”, et Zyed termine: “D’où ils sortent ces chacals!” Déjà ils entendent les bruits de pas sur le gravier, les moteurs qui tournent des voitures stationnées. Les talkies-walkies et la radio basse fréquence crépite. Les sirènes hurlent, tout le tintamarre. Devant eux, une porte qui donne à l’intérieur du transformateur électrique. Elle est ouverte sans difficulté, vraiment, et ils passent le pas de la porte métallique et grise. Dedans il fait sombre, nuit noire.
“Bouna?”
“Zyed?”
“Bouna?”
“Zyed?”
Un flic assis dans sa caisse écrase son clope dans la poussière du sol, qu’il racle de son pied sorti par la portière. Sur le tableau de bord, le gps indique le local électrique qui vient d’exploser.