L’anti Stendhal ou le cirque Sarkozy

Le Rouge et le Noir de Stendhal, quand il fut publié en 1830 eut immédiatement un grand effet sur les salons littéraires de l’époque que l’auteur fréquentait. Un fait divers, un jeune garçon galant de l’Isère qui tue sa maîtresse et un prêtre, inspira comme chacun sait ce livre qui est devenu un grand classique: Stendhal écrit le destin du jeune assassin avant le double meurtre pour renouveler la littérature et peindre au passage la société de son temps. On pense aujourd’hui dans des cercles psychologues que le roman a une valeur explicative de la passion et de la mort. En fait, il s’agit pour l’auteur d’une volonté plus ambitieuse: vouloir rassembler en un livre tous les éléments favorables à l’édification d’une oeuvre littéraire à partir d’une vie abîmée par l’Histoire. Tout dans ce roman nie les tendances de l’époque, dont l’idéalisme du progrès social et le romantisme de l’amour révolutionnaire. La fin même est connue dès le début et pour cela, le genre se rapproche plus des feuilletons d’aujourd’hui que des grandes fresques individualistes de Goethe ou Rousseau.
Stendhal après la défaite de Waterloo se trouve sans perspectives personnelles ni politiques. La chute de l’Empire correspond pour lui à la fin de sa carrière de notable. Comme pour le personnage de son roman, l’issue de ses ambitions de jeunesse trouve un dénouement malheureux dans un évènement dont tout le monde peut vérifier la réalité en consultant les journaux d’époque et les livres d’Histoire. La force du roman est précisément cela: il confronte les personnages fictifs, leurs sentiments et leurs ambitions à une réalité intangible. Ainsi, Stendhal oppose ses personnages et leur histoire personnelle à l’histoire du monde et ses péripéties dont les effets réels persistent malgré les dénégations et les choix de l’individu.
Aujourd’hui, il semble que le genre romanesque tel qu’il a été porté par Stendhal n’existe plus que dans la vie publique. Certains individus portent les stigmates de la littérature: ils deviennent romanciers (nous ne parlerons pas de ces êtres joyeux ici) ou ils font passer leur vie pour un roman. Les personnages littéraires du XIXème siècle qui décidaient d’une geste ou d’une parole, comme leurs contemporains de chair, d’ajourner le modèle social bourgeois conformiste ont disparu des livres, et aujourd’hui il ne subsiste plus que des personnages publics qui se font passer pour des personnages de roman. Amateurs des faits divers et des séances photos, ces individus sont avares de sentiments, de raison et d’humour. Ils n’existent que par leurs petits actes reproduits du petit écran, des actes propres à motiver une page de couverture sur laquelle ils poseraient nus. Ils se voient irréductibles comme les personnages des romans, mais ils sont en fait des auteurs médiocres de leur propre vie: des marionnettes et des clowns usés par le désir, impropres à l’amour. Ils sont exempts de culpabilité, car ils pensent être à eux seul, un condensé du monde entier, une idée qui assimile la totalité des évènements: ils croient incarner l’universel, en se donnant des airs d’éternels vacanciers au fil des pages de la presse à sensation. Leur unique préoccupation est de poser les conditions d’existence de leur destin, contre la réalité. Ainsi, le personnage public porte le masque de sa propre caricature pour échapper à l’Histoire, ses cachots et ses étoiles filantes. Les faiblesses, les aveux, les intrigues qui entourent les personnages des romans de Stendhal, sont liés à la poursuite du bonheur ou du pouvoir, parce que leur fortune peut inspirer au lecteur une réflexion sur des universels. Au contraire, les “people” contemporains ont recours à des procédés romanesques pour exister dans le paysage médiatique afin d’échapper aux réquisitoires de la justice et au jugement de la raison. Ce que le romancier met sa vie à représenter dans ses créations, les “people” espèrent le faire en série et en première page des journaux bon marché: créer un objet universel. Considérez maintenant une personnalité politique, qui utiliserait les intrigues des faits divers, dans le but de clarifier sa maigre pensée et qui nous dirait: “Si j’avais été là, voilà ce que j’aurai fait.” Ce qui est exactement l’attitude d’un clown qui arrive quand l’action est achevée, mais qui décide pourtant de tout reprendre depuis le début, en y mettant toute sa volonté, aussi inappropriée soit-elle, pour en changer l’issue. Voilà le politicien réécrivant la scène à son avantage: les spectateurs s’imaginent à la place du coupable ou la victime, et ils tremblent ou rient des facéties du clown qui s’acharne à rebattre toutes les cartes et les tendre à l’assemblée venue d’abord pour voir des bêtes de foire. Ce clown joue une pièce dont il est l’auteur et l’acteur, dans une histoire dont les causes et l’issue sont connues de tous les spectateurs, lui n’étant que l’effet de sa volonté sans humanité, mais une volonté inoxydable: à la fois pathétique, ridicule et détonante. Ce personnage politique use des techniques du cirque (des actions sans autre finalité que d’impressionner la galerie tout acquise après s’être ému de la plus grosse femme du monde et d’éléphant man), c’est un clown “people” un personnage aux antipodes des créations littéraires de Stendhal. Il ne prend pas acte des grandes valeurs ni même de la réalité, il récuse le politiquement correct pour substituer à la morale, les coups d’éclat de sa troupe de cirque:
_Le crime? Le clown propose d’armer le grand-père édenté des Simpson, pour tirer sur les Dalton.
_La violence en banlieue? Le clown tend un kärcher à tous les pompiers sans feu et les gardien d’immeubles, tandis que lui éteint la fontaine de jouvence au lance-flamme.
_Les impôts? Il fait appelle à un magicien du trésor qui fait disparaître de son chapeau une année fiscale et en en sort un lapin en or d’une valeur de 2 milliards d’euros.
_L’identité française? Il lui farique une maison en carton avec Caderoussel où il installe des secrétaires en CNE et des énarques ratés.
Entracte: Napoléon court après son cheval blanc à la grande joie du public hilare, suivi des singes et des éléphants guidés par un dompteur avec un bandeau de pirate, qui fait peur aux enfants, car les parents leur ont dit qu’il les mangerait s’ils ne sont pas sages. Les équilibristes évoluent à trente mètres du sol sans filets, pour gagner plus à la fin du mois. La foule jette des fleurs et des pièces qu’éléphant man ramasse.
_L’élection présidentielle? Le clown tire au sort des billets de tombola.
_Les sans-papiers? Le clown arrête le grand-père de Dragon Ball Z devant l’école des Pokémon qui useront de leurs pouvoirs imaginaires pour s’y opposer.
_La fraude? Il fait arrêter Chirac déguisé en congolais, qui saute par-dessus un tourniquet dans le métro. 
Il n’a de cesse de réécrire l’histoire et de faire la politique avec un casting issu des séries B dont ses fans raffolent, tous des “people” ou des “wanabees people”. Il ne manque pas de soutiens, les plus farfelus et les plus improbables, peu importe: lui sort son mouchoir à pois verts et se mouchent son nez rouge, de ses yeux comme des fontaines giclent des larmes abondantes. Si le Pape n’était pas autant branché sur la radio des anges, il lui ferait les yeux doux pour avoir son soutien… Sous le chapiteau, l’ambiance est à son comble: sous les huées et les rires, le clown et ses acolytes raillent les pauvres malheureux, victimes des indécences du show, tandis que Napoléon, le dompteur, le magicien, et les pompiers sans feu saluent la salle. Jusqu’à quand ce clown gardera-t-il son nez-rouge? Quand rendra-t-il ce chapiteau et ses roulottes au chouan du Puy du Fou et à la Jeanne d’Arc de St Cloud? Jusqu’à quand le laissera-t-on faire le pitre devant son public, qui jouit de voir l’Histoire et la Littérature dans un accoutrement ridicule?

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